Le nœud de Ma’mar
Comme rapporté dans le livre Siyar an Nubala de l’érudit musulman Adh-Dhahabî, concernant la biographie de Ma’mar Ibn Rachid, Ahmad al-Ajli a dit :
« Lorsque Ma’mar entra à Sanaa, ils n’aimèrent pas qu’il quitte leur milieu, alors un homme leur dit : Attachez-le. Il (Ahmad) a dit : Alors ils le marièrent ».
Lorsque j’ai quitté Bamako pour un retour à Paris en 2005, j’avais cette parole en tête. « Attachez-le » résonnait sans cesse parce que je ne voulais pas que ce vécu disparaisse. J’ai épousé une malienne en seconde épouse pour ne pas pouvoir fuir cette vie.
Cet article vous donne un aperçu du Journal d’un Polygame. Ils sont habituellement réservés aux Membres du Cercle.
Votre abonnement est un soutien à notre indépendance, il vous permet d’accéder à l’intégralité de ce site.
Écouter le Podcast
L’atterrissage forcé : Le mensonge de la modernité
Venus un an plus tôt avec ma femme et ma fille, ce pays nous a transformés à jamais. Le choc entre notre vie en France et celle du Sahel nous a appris à quel point la notion de « culture » est importante pour l’Homme. C’est donc la mort dans l’âme que j’ai atterri à Roissy Charles de Gaulle, malade certes, mais surtout envahi par le doute et la peur : Vais-je revoir Bamako ? Vers où m’emmène mon destin désormais ? Ce que j’ai connu, en tant que blanc éduqué à l’européenne, ça n’est autre que la preuve de l’échec de notre civilisation. Les valeurs véhiculées au jour le jour au Mali, de règles de vie quotidiennes au repas, à la simple conversation, sont là preuve du mensonge dans lequel on m’a bercé depuis petit. Sous l’emballage de « la civilisation » et « la modernité », on m’avait formaté à l’idée que cette liberté et es choix qu’on nous laisse faire dans nos jeunesses sont des atouts pour tous, où ce vers de NTM n’a de sens que parce qu’on nous l’a buriné dans le crâne : « quelle chance d’habiter la france » !
Ce désir qui m’a hanté d’être attaché au Mali c’est l’évidence que je tenais entre les mains la vie, celle qui répond à ma vision, ma philosophie, celle que je veux transmettre à ma fille, ma famille. M’attacher c’est aussi devoir revenir. Devoir revenir c’est ne pas rester dans un pays comme la france que je déteste viscéralement, c’est une sortie de tunnel qui s’ouvre sur un ciel bleu éclatant.
À travers mes diverses conversations avec des auditeurs dans le cadre de La Parfumerie Podcast c’est exactement tout ce qui me venait lorsqu’on me demandait « ce que je fous au Mali ». J’ai toujours envie de rétorquer « mais frérot, regarde autour de toi et dis moi pourquoi je resterais en france » ? Depuis les bancs de l’école (ceux au fond de la classe, près du radiateur) je n’ai jamais pu trouver de repères en ce pays. J’ai toujours détesté les mentalités, l’éducation, le manque de respect intrinsèque à toute forme d’administration, l’attitude hautaine vis à vis des étrangers, cette volonté d’écraser la réussite de l’autre, ce confort insultant au tréfonds de la suffisance intellectuelle, l’hypocrisie latente qui façonne chaque conversation entre « proches », et bien-sûr la police…
J’y avais des amis, de bons amis. Certains m’ont suivi dans ma logique, d’autres ont tracé leur route en slalomant entre les obstacles, bon gré mal gré. Plusieurs m’ont insulté lorsque je les ai abandonné dans le monde du Rap, j’étais une plaque tournante mais je n’en pouvais plus. Quitter l’inutile était devenu une urgence absolue. Des valeurs superficielles je me suis retrouvé au cœur de « l’humanité », celle qui sied à l’humain avant de servir les intentions de quiconque.
Certains disent que je hais les français. Bon, ça n’est pas complètement faux… Le Zen, mon associé de toujours, m’a dit un jour : « La seule personne qui déteste les français plus que toi, c’est Macron ». En réalité, je ne suis pas quelqu’un qui puisse vraiment détester un peuple. Il y aura forcément de bons français quelque part. C’est juste que vraiment je n’ai jamais pu supporter ce qu’on m’a présenté d’eux sur ma route, depuis cinquante ans. Un jour d’ailleurs, dans un de mes raps je lâchais une phrase que ceux qui me connaissent intimement savaient sincère :
« Je n’écris pas le « F » de france, flics et fils de pute »
Mes proches confirmeront la vérité de cette déclaration. Lorsque j’écrivais je remplaçais chaque « F » par un « PH ». Même à mon âge, je ne dédaigne même pas leur attribuer une majuscule, ni en tant que peuple, ni à leur pays. Ça me ressemble bien, aller jusqu’au bout de mes convictions. Les flics eux sont la vitrine de la république, des gens corrompus en leurs âmes qui ne sèment que la violence et l’injustice en banlieue.
Au-delà de ce rejet indélébile de la france qui m’a toujours animé, il faut bien considérer à quel point la perversité criante de ses habitants n’est en rien comparable avec la vertus des sahéliens. L’actualité judiciaire en dit long, combien de viols, d’affaires pédo-criminelles ? Les rues je n’en parle même plus, c’est le nid de la débauche sous couvert de liberté. C’est tellement une couverture d’ailleurs que ceux qui veulent se couvrir sont condamnés publiquement.
C’est souvent ce rejet d’une façon de vivre un peu trop « à la française » qui pousse les banlieusards à rester dans leur secteur. Le Paris intra-muros ne nous inspire pas grand chose, nos valeurs, entre renégats et bandits, ont souvent pour source la noblesse de cette immigration africaine. L’importance des relations, de la famille, de l’honneur… En face, qu’attendre de la mentalité gauloise ? Un pays où on s’évertue à écraser les cultures, les religions, à tout faire pour effacer les origines. Chez combien de Bretons retrouve-t-on vraiment la Bretagne ? Les Portugais ou Italiens pourtant si différents des français, en quoi sont-ils eux-mêmes à ce jour ? Il ne reste que peu de choses qui les identifient. Ils ne se sont même pas vu disparaître.
Devant ces évidences je me suis cramponné, comme par instinct de survie, à mes origines anglaises. Il y avait cette peur qui m’habitait qu’un jour je sois contraint de quitter Créteil, cette bulle qui m’abritait. Je voyais des connaissances disparaître et ça me faisait comprendre que mon tour pourrait bien venir. C’est terrifiant. Vivre dans cette france que je hais ? jamais ! Je me voyais déjà à Londres loin des terres brûlées de l’hexagone… Jusqu’à ma rencontre avec Ayawa, notre mariage, notre fille venue comme un faisceau lumineux dans nos vies. Être Père change un homme, nous sommes partis sans nous retourner.
L’honneur du nom contre le racisme systémique
Je n’allais pas proposer à ma fille métisse de vivre ce racisme systémique ensemble, soyons sérieux. Lorsqu’on vit la croissance de son enfant il y a des choses qu’on ne pourra jamais accepter. Au Mali, on l’appelait « la claire » étant petite, j’ai vécu des insultes du fait ne pas être Malien ici, mais on ne m’a jamais barré la route dans des bureaux, on m’a même ouverts les portes plus qu’aux autres. Un « raciste » et LE « racisme » sont deux choses bien distinctes.
Là où elle ne serait personne à cause de son teint, elle serait ici quelqu’un simplement parce qu’elle existe. Un Malinké est ici un Keita parce qu’il est le fils d’un Keita, parce qu’il est un fils de Kangaba, parce qu’il est un descendant de Mamby Keita, parce que son ancêtre est Sounjata. Personne n’est personne ici, tous sont des trajectoires d’une richesse inépuisable parce que l’origine reste gravée au présent. La meilleure idée que j’ai eu est donc d’avoir laissé l’anonymat forcé de l’Occident pour venir au Sahel et en être une particule. Me soumettre au protocole d’une vie structurée, aux politesses piliers du quotidien, à l’éducation irréversible, ineffaçable du Mali, c’est une victoire de l’humain sur le marketing politique de la supériorité blanche.
Lorsqu’on vit ici depuis des années on comprend même en riant que « en fait j’avais raison de détester la france » ! Le Mali confirme à quel point tout ce que j’ai vécu était faux.
LGNQ. : Anatomie d’un pays qui s’effondre
Perdus et sans culture, il est l’heure d’observer où ils en sont. La france est le Laboratoire du Grand N’importe Quoi ! Regardez le visage de ce pays, son gouvernement dont le couple présidentiel est dans les abysses du ridicule, les pauvres idiots qui finissent néo-nazis, les branleurs du R.N. qui font les durs derrière leurs écrans, les écolos qui croient qu’en votant ils sauveront la planète, les vegans qui veulent sauver les vaches, les gens qui ne sont pas convaincus par le sexe avec lequel ils sont nés… On est dans les confins de la connerie interstellaire. S’ils avaient une culture solide ils seraient fermes dans leur existence, parés contre les manipulations du pouvoir. Au lieu d’être ces bottes de foin qui volent dans le vent des tendances, au gré du courant dogmatique en vigueur. Des écervelés qui préfèrent valider le vomi de Charlie Hebdo plutôt qu’imaginer qu’on puisse penser autrement que par le prisme païen de l’Europe. En Occident l’existence est superficielle car elle n’a pas de fondations.
Cette deuxième épouse que j’ai voulu m’a donc protégé de toute cette perdition. À peine un ou deux mois avant de prendre mon vol pour Le Caire, vers de nouvelles aventures qui allaient durer treize ans, je prenais mon téléphone pour appeler mon ami à Bamako et lui dire que je tenais vraiment à prendre une épouse au Mali. Je rentrerai dans tous ces détails plus tard, mais ce vieux qui m’a confié sa fille ne sait pas tout le bien qu’il a fait.
Polygamie : Devenir un homme civilisé
J’étais devenu polygame. Si en france c’est aujourd’hui un crime, au Mali c’est la routine ! On parle désormais de moi partout avec mes deux femmes alors qu’ici ça n’est même pas un sujet de conversation. Du couple aux codes occidentaux je suis passé à cette famille où l’homme est la pierre angulaire d’une vie-société. Je suis devenu moi-même sans y avoir réfléchi auparavant, moi qui voulais juste m’attacher à ce pays, en le faisant je devenais brusquement un homme civilisé.
J’ai entendu parler des peuls durant des années. Notamment par la voix de ma meilleure amie d’origine Soussou qui avait vécu chez eux et parle leur langue. L’épouser c’est me lier au Mali, je l’ai vérifié chaque jour. Nos enfants ont hérité d’une éducation véritable, emplie de valeurs nobles, de foi, de fierté. Au quotidien je vis ce qui m’avait émerveillé dans cette région du monde, avec une femme que j’admire en permanence tant elle est parfaite. Même si je comprends chaque jour que la polygamie n’est pas ce compte de fée dont les hommes rêvent, je m’y fait doucement en essayant toujours de comprendre avant tout. En Égypte je n’avais personne d’expérimenté pour me conseiller, je peux même dire que le peu de gens qui ont voulu m’apporter leurs lumières gratuites m’ont carrément été nuisibles lorsque je les écoutais. En france on est des cons, on croit tout maîtriser juste avec des on-dits.
Les années ont défilé à la vitesse du son, Daado m’a permis d’embrasser cette culture chaque jour. Mon âme n’étais pas à la bonne place dans mon corps et revenir à Bamako m’a reconstruit complètement. J’ai eu en tout cinq épouses dont quatre en même temps, j’ai eu deux divorces. L’expérience de ma vie se puise à chaque instant et c’est ce qui m’a poussé en écrire ces lignes, en toute modestie et sincérité. J’ai trouvé ma place au Sahel car le Sahel donne sa place à l’ame humaine, le contexte qui lui convient. L’équation est facile : une culture qui a des siècles d’ancienneté est incomparable à une civilisation de faibles, encadrée de murs en cartons comme la france. Des pouvoirs qui sont obligés de « communiquer » sans cesse pour qu’on voit d’eux leur contraire. J’ai refusé que mes enfants y grandissent et s’y perdent. Je sais de quoi je parle, je suis l’enfant de ce système. Je ne laisserais pour rien au monde ce sol arride, ces identités qui le parcourent, ces âmes qui sont des hommes et des femmes nobles. J’y suis attaché depuis 2006, enraciné à jamais.

