J’ai passé ma vie dans le rap. Avant le parfum, c’était une passion brûlante qui m’animait. J’ai carbonisé une décennie de mon existence dans les studios, à écrire, à produire, à mixer… Puis j’ai tout plaqué ! La grossesse de ma femme m’a fait me dire « et si on allait voir ailleurs, essayer autre chose » ? Les années ont passé, ça fait presque 25 ans qu’on est parti. Nombre de pages se sont tournées. J’ai choisi une autre vie mais j’ai gardé de temps à autre un œil sur l’Occident, par curiosité. Que font-ils ? Où en sont-ils ?


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Du rap, j’ai été très touché par de nombreux artistes. Mes références sont nombreuses : Public Enemy, NWA, Digital Underground, EPMD, Ultramagnetic MC’s, King Tee, Geto Boys, Comptons Most Wanted, Special Ed, Above the Law, RBX, The Roots, Sean Price… ou encore Masta Ace. Oui je suis de cette génération, n’est pas « ancien » qui veut, mon surnom n’est pas usurpé. Ils ont évidemment tous vieilli, comme moi, et certains sont décédés.

En 2024, à 58 ans, Masta Ace a sorti un album avec le Dj canadien Marco Polo, chose impensable au début du Hip hop puisque ça a toujours été un genre musical de « jeunes ». Si je parle de ça aujourd’hui, ce qui m’a poussé à lancer un blog avec cet article, c’est parce qu’à 58 piges Masta Ace parle des mêmes choses dont parlait Too Short dans le morceau The Ghetto en 1990 ! Lorsque j’ai vu/entendu le morceau PPE tiré donc de l’album Richmond Hill, j’ai versé des larmes. Masta Ace est un type mature, un gars qui a tout vu, et son verbe est très affûté lorsqu’il écrit. Pourtant ça n’est pas tant sa poésie qui me touche, ça n’est pas le fait de revoir ou entendre quelqu’un que j’ai toujours considéré comme un « grand », une personne dont la sincérité et la combativité m’a toujours ému. Ce qui me fait mal c’est cette réalité qui n’a pas changé depuis toutes ces années, cette même émotion qui m’avait pris aux tripes en écoutant The Ghetto. Des rues de Oakland à Brooklyn, combien de kilomètres ? De 1990 à 2024, combien d’années ? Je pourrais remonter encore dans le temps et dire : entre La prochaine fois, le feu de James Baldwin et ce morceau de Too Short, combien de temps ? Pourtant, c’est bien la même vie qu’ils vivent tous. Une existence à sens unique que Ace avait d’ailleurs si bien illustré avec Lil’ Fame dans le morceau Count em up… Un système de merde copié-collé dans tout leur pays, et même dans tout l’Occident.

Le titre PPE veut dire « Poor People Everywhere ». Cette remarque de Ace m’interpelle autant que son constat local. La pauvreté est-elle la même partout ? Dans un sens économique, oui. Et cette généralité de la misère est ce qui l’a poussé à relativiser sur celle des États-Unis dans ses couplets. J’ai un appart, je suis habillé, je mange… Je ne suis pas à plaindre au final, il y a pire ailleurs ou au moins la même chose. Cette réflexion me fait douter, me pousse à méditer sur mon vécu.

Les blancs et leur fonctionnement

Lorsque j’ai quitté la France pour le Mali, on a essayé de me dire « attention, la pauvreté là bas est extrême, la saleté, les noirs, l’Afrique, bla bla bla »… Des clichés racistes que j’ai vite balancé à la poubelle avant même de monter dans l’avion. À mon arrivée, et jusqu’à ce jour je n’ai croisé aucune seringue liée à la drogue, nul part. Pas de crackheads ici, pas de coke… Il y a des drogues et des drogués, quelque part, forcément. Mais on ne les croise pas, pas de Kensington avenue comme à Philadelphie.

Lorsque j’étais gamin je me tapais toute la ligne 8 du métro parisien pour me rendre à l’école. De Créteil Préfecture à République, sans escale, une attente atroce ! Combien de fois j’ai observé des camés sur les sièges des quais à ma descente à la station République ? En hiver, les SDF y dormaient par dizaines et la RATP, évidemment, ne les délogeait pas à cause du froid. Ces blancs là, ces pauvres, sont-ils plus propres ? Et ceux qui n’avaient pas connaissance de l’existence du savon, à 6h du mat’ dans le métro en route pour le taf, vêtus en costard, quelle notion de l’hygiène ont-ils ? La richesse ça n’est pas l’argent, les routes, les vitrines… C’est la culture. La culture c’est la dignité d’un peuple, c’est l’origine. Et l’origine c’est la noblesse. Si les français cherchent à tout prix à éteindre les derniers feux de culture dans leur pays, c’est juste parce que c’est un rempart contre un capitalisme prédateur. Lorsque j’ai une culture, une religion, je ne mise pas ma vie sur une paire de Balenciaga, sur le dernier iPhone, sur des crédits à la consommation. J’ai d’autres valeurs.

Ces jugements de loin envers les peuples africains et orientaux sont bien évidemment hérités de la propagande coloniale d’avant guerre. C’est entretenu jusqu’à nos jours via la machine médiatique Bolloré, les manuels scolaires, les déclarations incendiaires des politiques qui glissent « l’Islam » à toutes les sauces pour stigmatiser un ennemi qui serait commun. Mais on en reparlera…

Se dire qu’il y a pire ailleurs, quelque part, c’est botter en touche pour ne pas regarder en face notre réalité

C’est un peu trop facile de dire qu’on n’est pas à plaindre. Surtout que les médias ont tendance à pousser vers cette réflexion en publiant des images de petits africains affamés aux gros ventres. La vérité est tout autre. La merde dans laquelle l’Occident se vautre depuis des lustres n’est pas une richesse, c’est une perdition. En 2004, lorsque j’ai décidé de faire ma vie ailleurs, j’ai compris à quel point la valeur de l’autre était importante. En bon blanc méfiant, je voyais d’un mauvais œil ces gens qui s’inquiétaient pour moi dans la rue, me demandant si j’avais besoin de quelque chose. Je faisais comme ceux qui me fuyaient lorsque je leur demandais l’heure sur le quai du métro… Aujourd’hui je peux l’affirmer : La culture et l’humanité maliennes sont tout simplement les plus belles choses que j’ai rencontré dans ma vie, les plus riches !

Non, les français ne sont pas mieux logés. Et cette pauvreté décrite par Too Short ou Masta Ace est endémique aujourd’hui. Le simple système du logement est une pauvreté en soi. La file d’attente pour un appartement en HLM, la sélection à l’entrée pour du privé, même avec de quoi vivre tu restes dans l’impossibilité d’avancer. À ça on peut ajouter toutes sortes d’aberrations allant des diplômes sans débouchées au consumérisme injecté en intraveineuse dans les couches sociales les plus pauvres. Le racisme systémique à tous les niveaux vous enterre. Malgré qu’on meurt déjà, on nous tue pour être sûr.

Il y a bien des pauvres partout, c’est la triste loi de ce monde. Mais la pauvreté n’est pas la même. Les taux de suicides en disent long en France, la situation des damnés était toute leur vie, ils ont tout perdu même leurs âmes. En Afrique, au Sahel du moins, là où je vis, il y a des valeurs fortes. Il y a la foi, les traditions et un sens de la famille puissant. Dans la souffrance on a la corde pour tenir, pas pour se pendre.

Dans les régions de France où ces valeurs existent toujours on n’a plus la parole. Tout mouvement contestataire est muselé pour sécuriser le narratif gouvernemental. C’est simple, la France n’incarne aucune liberté, aucune égalité, aucune fraternité. Pendant que ça traite de dictateurs ou de « junte » les présidents de l’AES, on vit en France une dictature sourde. Je pose la question : avez-vous voyagé pour être sûr de ces affirmations ? L’Afrique n’est pas le continent pauvre qu’on vous montre. La richesse des cœurs vaut mille fois la vie qu’on nous vend en Occident.

l’Occident est mort

Cette ère où l’esclavage et les colonies ont permis de lancer le capitalisme n’est plus. L’Occident glorieux qui buvait le sang de l’Afrique pour grandir est déchu. Cette pauvreté sélective en son sein qui voulait ghettoiser les races nauséabondes s’est retournée doucement contre son instigateur. Le gratin du système se suicide sans qu’on ne le comprenne, en sombrant dans une luxure extrême, la drogue, le viol, la pédophilie, les réseaux sataniques où ils finissent par s’entretuer pour un pouvoir flou, l’affaire Epstein en est le meilleur exemple. Les pauvres que décrit Masta Ace ne sont pas les plus pauvres et, il est finalement vrai, ne sont pas les plus à plaindre. Les vrais pauvres de son pays sont ceux qui ne voient pas les valeurs autrement, qui n’ont pas compris ce que sont les véritables richesses.

L'Ancien, Chroniques du Sahel.

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